La chambre était calme, le silence de la nuit n’était troublé que par les bips réguliers du moniteur qui se trouvait à ses côtés. Il y avait quelques bruits étouffés qui lui parvenaient depuis le couloir, mais son ouïe n’était plus suffisamment alerte pour qu’il puisse les identifier clairement. L’infirmière était repartie quelques minutes plus tôt, elle avait fait les vérifications d’usage, elle lui avait parlé à voix basse, elle lui avait sourit. Il lui semblait lui avoir rendu, mais il n’était plus très sûr. Par moment, ses pensées lui échappaient et il était incapable de se rappeler ce qui s’était passé quelques instant plus tôt. Pourtant, il se souvenait parfaitement de nombreux événements. Le genou écorché de Lucas quand il été monté sur son premier vélo sans les roulettes, le sourire de Marina quand elle avait annoncé ses fiançailles, les éclats de rire de Sophie… Ses lèvres s’étiraient lentement à cette pensée. Sophie…
Il inspira longuement et se délecta des légers effluves de parfum que l’infirmière avait laissé dans sa chambre. C’était une odeur lourde et sucrée, un parfum qui collait à la langue, la délicieuse et délicate odeur de la vanille. Les yeux fermés, il vit défiler des centaines de souvenirs, chacun plus précieux que l’autre. Sophie avait emménagé dans la maison d’à côté, l’année de leurs quatre ans, ses parents avaient déménagé depuis des iles lointaines en métropole. Il se rappelait cette petite fille, avec ses joues rondes, sa peau couleur chocolat au lait, ses deux couettes perchées haut sur sa tête. Elle était intimidée, elle n’osait pas se mêler aux autres enfants de l’école, qui avaient la peau si claire par rapport à la sienne. Paul, lui, était fasciné par cette nouvelle voisine. Il s’était avancé doucement vers elle et lui avait tendu son camion de pompier, son jouet préféré. La petite fille l’avait longuement regardé, puis elle avait enfin tendu sa main et commencé à jouer avec lui. Ils étaient devenus les meilleurs amis du monde, jouant principalement ensemble, un peu à l’écart des autres enfants. Paul la trouvait gentille, elle savait conduire les petites voitures, elle jouait avec les jeux de garçon sans jamais se plaindre. Alors parfois, lui aussi, pour lui faire plaisir, il jouait à la poupée, mais uniquement quand ils étaient chez elle. Il trouvait qu’elle sentait bon, c’était la même odeur que les gâteaux que sa mamie lui faisait. Il avait demandé à sa maman une fois si Sophie était du gâteau, elle avait éclaté de rire et Paul avait été perplexe pendant très longtemps.
Ils avaient grandit ensemble et la première fois qu’ils s’étaient séparés, c’était lors de leurs études supérieurs. Paul était parti à plus de deux cent kilomètres, il avait découvert une nouvelle vie, il avait connu ses premières femmes, mais, inconsciemment, c’était l’odeur sucrée de Sophie qu’il cherchait sur leurs peaux. Ils s’étaient revus après trois ans de séparation. Diplôme en poche, Paul avait l’intention de s’installer dans sa région natale. Au hasard d’une soirée, ils s’étaient retrouvés. Ils avaient parlé jusqu’au matin, sans voir le temps passer, comme si leur séparation n’avait jamais eu lieu. Elle avait un fiancé et le cœur de Paul s’était serré de jalousie. Elle était la plus belle femme qui lui avait été donné de voir. Sa peau était désormais couleur caramel, elle avait coupé ses cheveux noirs au niveau de son cou, elle sentait toujours aussi bon. Il la voulait, mais il voulait avant tout son bonheur. Alors il était redevenu son ami d’enfance, son soutient indéfectible, son confident. Sans jamais faire quoi que ce soit contre son couple, il avait laissé le temps faire son œuvre. Sophie lui avait avoué au bout de quelques mois ses doutes, qu’elle n’était pas heureuse avec l’autre, lui qui avait tendance à la rabaisser, à être sans cesse jaloux de tout et de rien. Elle l’avait enfin quitté et deux mois plus tard, Paul s’était jeté à l’eau. Leur relation aurait pu leur paraître bizarre, mais il n’en était rien, c’était la chose la plus naturelle au monde. Ils s’étaient mariés l’année suivante et avait eu leur premier enfant deux ans plus tard. Leur fille était arrivée après trois ans et ils avaient tous coulé des jours heureux. Ils avaient eu la parfaite vie normale des gens ordinaires, échelonnée de moments heureux, d’instants simples et des petites difficultés de la vie. L’amour de Paul pour Sophie n’avait jamais faibli, il s’enivrait toujours autant de l’odeur de sa peau et pour rien au monde il ne lui aurait offert un autre parfum.
Ils avaient vieilli ensemble. Une larme coula le long de la joue du vieil homme. Sa Sophie était partie depuis si longtemps ! Une mauvaise grippe, alors qu’elle n’avait que 63 ans. Il l’avait pleuré pendant des mois, appelant la mort de tous ses vœux, pour rejoindre celle autour de qui son monde tournait. Mais ses enfants et ses petits-enfants lui avaient redonné le goût de la vie. Il retrouvait les expressions de sa femme, ses traits sur leurs visages. Il était redevenu le papi Paul qu’ils connaissaient et il avait continué son chemin sans elle.
Sa mémoire l’abandonnait, parfois, il avait du mal à remettre les événements des vingt dernières années dans le bon ordre, mais jamais, jamais il n’oubliait le regard rieur de sa femme. Et parfois, une simple odeur, teintée de vanille, lui faisait revivre les plus beaux instants de sa vie. Il avait comprit que son voyage s’arrêterait bientôt, mais il n’avait pas peur et les docteurs lui permettaient de ne pas avoir mal. Sophie…. Bientôt il la retrouverait, il pourrait revoir la timide petite fille qui choisissait toujours la petite voiture de police, l’adolescente qui hésitait sur la couleur de ses élastiques à cheveux pour terminer ses tresses, la femme au regard de soie, qui savait le rendre fou d’un simple mouvement de hanche. Sa femme, celle qui l’avait aimé et qu’il avait aimé tout sa vie, sa poupée de vanille, sa douce compagne, sa meilleure amie.
Gwenaëlle C, le 24/04/2012
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